vendredi 2 août 2013

AGRICULTURE SENEGALAISE - Bilan et Perspectives

Voici en partage quelques réflexions contributives sur le débat actuel sur des questions de politique publique concernant l’Agriculture sénégalaise.

I – Pour une politique vertueuse et équitable entre Acteurs Industriels et Artisanaux dans la fabrication des équipements de culture attelée


S’agissant d’une commande régulièrement couverte sur fonds publics pour ce type d’équipement, on constate que ce marché a été jusqu’ici exclusivement réservé à la grande Industrie. Il est donc temps, avec le niveau de technicité atteint par certaines Unités artisanales en zones agricoles, d’instaurer, par soucis d’équité, un mode de contractualisation de la fabrication assurant un partage effectif de la valeur ajoutée créée par cette activité entre les deux acteurs que sont l’Industrie et l’Artisanat ; de façon complémentaire et proportionnellement à leur capacité technique respective.

Outre l’instauration d’une certaine justice vis-à-vis de l’Artisanat rural devenu majeur et entreprenant, ce nouveau mode d’organisation en interne de la commande publique des équipements agricoles de culture attelée, constituerait, en même temps, un apport conséquent et immédiat à l’objectif volontariste de création concrète d’emplois pour de jeunes Artisans du métal en milieu rural.
Un schéma d’opérationnalisation technique existe et avait déjà été efficacement mis en œuvre par notre Industrie spécialisée en bonne collaboration avec des Organisations d’Artisans du métal pour fabriquer de façon complémentaire toutes les commandes de matériels agricoles de culture attelée passées il y a quelques années par la Cote d’Ivoire et pour les charrettes en ce qui concerne la Guinée Bissau. Ceci pourra donc être encore mieux réussi au Sénégal entre cette même Industrie qui livrerait le matériel agricole sous forme de KITS préfabriqués en Usine à des Unités artisanales qui seront formées à l’utilisation de GABARITS pour exécuter les queues de fabrication (soudure, assemblage, boulonnage et peinture). Il suffirait d’en faire une option de commande publique et de la décliner en termes de Cahier des Charges. L’Industrie attributaire du marché aurait la responsabilité totale de supervision et de suivi de qualité auprès des Artisans et aurait à leur payer leurs parts de prestation pour ensuite encadrer la livraison finale des équipements en lots complets au monde rural.
II Pour la motorisation de notre Agriculture (Tracteurs et machines)
Il est connu que, plusieurs fois par le passé, d’importants achats de Tracteurs et autres Equipements ont été faits et distribués au monde rural ; mais force est aussi de dire qu’on n’en connait pas une efficience pérenne sur le terrain

Du seul point de vue de leurs spécifications techniques, notamment en ce qui concerne la puissance des tracteurs et les caractéristiques des équipements distribués, la plupart serait insuffisamment adaptés à nos conditions et pratiques agricoles ; selon les échos qui en sont entendus des Acteurs ruraux eux-mêmes. Au demeurant, il n’y a jamais eu, à notre connaissance, aucune évaluation exhaustive sérieuse sur les impacts technico-économiques de ces divers programmes TRACTEURS des années 1990 et plus largement encore depuis 2000.

Pourtant en ce qui concerne les choix de ces Tracteurs, un minimum de précautions techniques préalables en concertation avec les Acteurs agricoles sur le terrain aurait permis de trouver, dans la riche offre de la technologie indienne, asiatique, brésilienne, ou autre des équipements bien mieux appropriés pour notre agriculture
Il faut donc résister à la politique agressive en matière de coopération technique savamment mise en œuvre par certains pays qui auraient tendance à exploiter à outrance notre situation de sous - équipement agricole pour octroyer à nos Etats toute sorte de produits de leurs industries nationales, surtout à crédit, quelles qu’en puissent être du reste les conditions commerciales favorables à notre Etat.
Nous devons nous convaincre que mettre en place un tracteur dans l’exploitation entre les mains de l’agriculteur ne confère pas une spontanéité de modernisation et de motorisation de son exploitation. Ceci n’offre rien de plus que la disponibilité d’une force mécanique potentielle capable de trainer, de tirer, de faire tourner ou de mouvementer des équipements et outils à attacher au tracteur en vue d’effectuer telle ou telle opération culturale nécessaire à l’itinéraire technique des spéculations agricoles de l’agriculteur (Labour, Semis, Epandage, Récolte, Battage, Pompage d’eau, etc.), ou d’une activité connexe comme le transport
Il résulte de ce qui précède que l’on doit au préalable agréger les bonnes réponses aux questions suivantes avant d’opérer tout achat de tracteur, à savoir :
- Pour quelles zones agro-écologiques et sur quels types de sols ; par exemple (Régions Nord en zone Fleuve, Région Sud Anambé, Région centrale Bassin Arachidier, etc.)

- Pour quelles cultures (Riz, Arachide, Mais, Maraichère ou autres)

- Pour quels types d'exploitation agricole (pluviale ?) ou avec maitrise de l'eau et pour quelle taille parcellaire ?

- Quels sont les équipements les mieux adaptés qu'il faut atteler au tracteur pour effectuer les blocs de travaux agricoles dans nos conditions d'itinéraires de culture ?

- De ces équipements et outils nécessaires, quels sont ceux qui ne peuvent pas être trouvés dans nos capacités de fabrication en interne par notre propre Industrie/Artisanat et que l'on devrait donc importer en même temps que les tracteurs ?

C’est la mise en cohérence de toutes ces réponses qui permettrait, à notre avis, d’éviter les erreurs connues dans certains choix techniques précédemment opérés par nos négociateurs et ou « astucieusement conseillés » (imposés ?) par nos partenaires fournisseurs desdits tracteurs et équipements de motorisation agricole.

C’est donc, à notre avis, par une approche technique pointue avec une démarche inclusive de nos chercheurs machinisme et des agriculteurs bénéficiaires comme ci-dessus indiqué , que l’on s’assurerait l’acquisition de matériels appropriés garantissant la mise en place de chaines fonctionnelles de motorisation à la disposition du monde rural, au regard d’activités répondant à des critères adéquats, aptes à assurer l’exploitation efficiente de cette motorisation ainsi que son utilisation durable, parce que rentable. Sur de telles bases, des décisions ciblées selon les zones agricoles pourraient alors être prises sur :

- La répartition du nombre de tracteurs à acheter par types (à 2 ou à 4 roues motrices) et selon la puissance en CV nécessaire (le tout à déterminer en fonction des contraintes de résistance de nos sols en zones de culture et de nos travaux culturaux spécifiques à y effectuer) suivant les données techniques, du reste disponibles, de notre Recherche en motorisation agricole ; particulièrement en zone du Fleuve et en Casamance.

- La détermination du nombre ainsi spécifié et cumulé de Tracteurs à acheter par voie d'Appels à concurrence et ou par négociation partenariale de l'État en accord de coopération avec des Pays amis.

Nous disposerions ainsi des spécifications techniques des équipements et des outils qui, parce que ne pouvant être fournis par notre Industrie, devraient donc être importés en même temps que les tracteurs. Nous aurions ainsi des agrégats techniques cohérents de motorisation qui gagneraient à être complétés par l’acquisition sur place d’autres équipements nécessaires que produit notre Industrie locale. A l’exemple de notre riche et performante gamme Polyculteur multirang sur tracteur.

Outre une meilleure préservation à ce niveau de nos ressources dans la dépense publique en importation et en achat local d’équipements agricoles, il y a l’intérêt immédiat pour nos agriculteurs de disposer d’équipements réellement adaptés et garantissant la promotion d’une bonne pratique de motorisation de notre agriculture.

En plus des deux acquis ci-dessus, la rupture ainsi instaurée dans notre pratique actuelle pourrait être encore mieux consolidée si les nouveaux accords qui y conduisent sont assortis de conditionnalités et d’exigences à obtenir de nos partenaires techniques étrangers (Fournisseurs des tracteurs et autres équipements). Il s’agira, en l’occurrence, d’obtenir de ces partenaires techniques étrangers le transfert d’un minimum de leur technologie au profit de la capacitation technologique progressive de notre tissu industriel et artisanal. Nous pourrions aussi rechercher au-delà du marché sénégalais, toute forme de sous-traitance technique et ou de représentation commerciale locale de ces mêmes partenaires industriels étrangers dans le cadre d’un partenariat d’affaires avec notre industrie sur les marchés d’équipements de motorisation agricole à développer ensemble dans les pays de notre région ouest-africaine.

Nous sortirions ainsi du cercle vicieux actuel d’importations récurrentes et hétérogènes, tant en spécifications et marques qu’en origines de fabrique ; le tout totalement contre-productif en terme d’accessibilité permanente de pièces de rechange et de service après-vente de qualité. Même s’il s’agissait d’équipements de qualité, ce qui est loin d’être le cas sur toute notre expérience jusqu’ici vécue dans tous les programmes « tracteurs » .

La sortie de ce cercle vicieux devrait pouvoir avantageusement ouvrir à notre industrie sénégalaise de la machine agricole des pistes d’un partenariat technico-commercial soutenu par l’État, acheteur auprès de ses grands fournisseurs industriels étrangers, pour consolider la construction progressive du développement et de la modernisation diversifiée de notre tissu industriel local.

En tout état de cause, il faudrait, à notre avis, se garder de forcer les choses en croyant devoir brûler des étapes par la simple volonté de verser dans une sorte de discrimination positive qui favoriserait la motorisation au tracteur, sans aucun confinement en des zones potentiellement favorables, au détriment de la culture attelée souvent jugée à tort comme devant être dépassée

En effet la culture attelée appelle encore la nécessité de mettre à disposition la gamme Semoir polyvalent, Houe Sine, Houe Occidentale, l’Arara, la Souleveuse, le Butteur, les Charrettes diverses et le Stériculteur (équipement de forte densification de rendement pour l’Arachide et Mil ; malheureusement insuffisamment vulgarisé)

Toute cette gamme d’équipements, c’est notre avis, restera pour très longtemps encore, l’option de mécanisation la mieux adaptée à nos conditions d’agriculture essentiellement pluviale (donc loin de la norme minimale de 20% en totale maitrise de l’eau). Nos surfaces parcellaires en exploitation familiale, très généralement de l’ordre de 1 à 2ha ne dépassent que très rarement 5ha et pour des cultures pluviales telles que l’Arachide, les Mils, le Coton et autres. Dans de telles conditions, il est utopique d’envisager l’introduction de la motorisation agricole en zone du Bassin central ; tels que les programmes «Tracteurs» semblent aussi s’y employer

De plus, sur le plan strictement technique, est-il besoin de rappeler que la motorisation avec tracteur et équipements appropriés, nécessite que l’agriculteur à qui on l’octroie, puisse avoir reçu au préalable un minimum de formation à la mécanique d’entretien technique, à la conduite des engins et aux divers réglages des outils tractés. L’on devrait aussi s’assurer que l’agriculteur bénéficiaire dispose de superficie agricole appropriée en terme de vaste étendue d’un seul tenant et totalement dessouchée et pour des cultures à haute valeur commerciale.

Toutes conditions qui manifestement sont loin d’être réunies dans la zone du Bassin arachidier et d’une manière plus générale, partout ailleurs en mode de culture pluviale dans les conditions actuelles de notre Agriculture.

III Pour la promotion de l’activité de transformation-Valorisation de nos Céréales locales (Mil, Sorgho et Mais)

Il s’agit de promouvoir l’organisation d’une chaine de valorisation de ces céréales à travers une stratégie de maillage de petites unités de transformation à partir du niveau villageois jusqu’aux plus grandes unités de transformation au niveau urbain ; favorisant un fort potentiel d’emploi pour les femmes ; principales actrices dans cette activité

Une voie immédiate et efficace de créer un marché de consommation des produits céréaliers transformés, pourrait avantageusement être propulsée et sous-tendue à travers les grosses acquisitions annuelles en denrées alimentaires sur fonds publics de plusieurs structures de l’Etat.

Il s’agirait en pratique pour l’Armée, les cantines scolaires, l’internat du Prytanée, les restaurateurs des étudiants, les administrations pénitentiaires, de s’approvisionner en produits céréaliers de transformation locale à introduire dans leur menu.
De même, le Commissariat à la sécurité alimentaire, pour ses généreuses donations aux Gamou, Magal et autres événements spéciaux, pourrait envisager, tout au moins partiellement et en relation avec les bénéficiaires, d’offrir des produits céréaliers transformés, en lieu et place du riz souvent d’importation systématiquement distribué.
D’ailleurs les bénéficiaires ciblés pour ces dons, notamment les Gamou et Magal de même que les populations nécessiteuses à secourir ponctuellement sont plus particulièrement utilisateurs de Sankal, de Arraw et surtout de couscous, bien plus que de riz, pour leur restauration du soir.
Cette nouvelle rupture, devrait pouvoir booster aussi bien la production desdites céréales mais aussi l’activité des groupements féminins transformateurs ; avec création d’emplois et forte circulation de revenu en milieu rural.
A titre indicatif un tel partenariat avait été lancé en 2003/2004 entre un groupement féminin du Village de Pal et le Prytanée militaire de Saint Louis qui avait inscrit au menu de ses Elèves un repas couscous une fois par semaine. Il faut espérer que ce beau et exemplaire partenariat fonctionne toujours.

IV Pour lutter contre l’exportation de notre Arachide en produit de base et promouvoir sa transformation-valorisation locale

Une nouvelle politique volontariste de transformation-valorisation locale de l’arachide pourrait consister à encourager l’installation et l’exploitation par des coopératives, des entreprises rurales ou des groupements de producteurs d’arachide d’un tissu de mini-huileries pour effectuer en milieu rural la production d’huile brute. Cette huile serait ensuite écoulée auprès des grandes Usines industrielles en vue de raffinage et de finition du produit pour sa commercialisation sur le marché local et éventuellement à l’Export
Ainsi cette première valorisation de l’Arachide en stade brut en milieu rural, tout en garantissant des revenus conséquents aux Agriculteurs, permettra d’une part d’y développer une activité économique après récolte et d’autre part d’assurer une nouvelle forme d’approvisionnement en produit semi-fini de notre grande Huilerie. De plus les Agriculteurs disposeront des sous-produits coques d’arachide pour servir de source d’énergie de ménage et ou de complément alimentaire broyé pour les animaux.
Les tourteaux RAKAL seront aussi récupérés pour l’alimentation humaine et animale. Ces nombreux effets économiques multiplicateurs en terme d’emplois et de valeur ajoutée en cascade tout au long de la chaîne de transformation, devraient largement inspirer en ce domaine une nouvelle politique volontariste de développement d’un tissu d’entreprises rurales de mini-transformation touchant par ailleurs bien d’autres produits de notre agriculture ; comme la noix d’anacarde, les fruits ; notamment la mangue.
A cet égard, les technologies brésilienne, asiatique, indienne et autres pourraient, à la lumière d’évaluation pointue par l’ISRA et par les Techniciens du Département de l’Agriculture, révéler très objectivement d’intéressantes offres techniques bien appropriées aux conditions spécifiques de nos systèmes de production agricole, en tenant bien compte des acquis techniques de notre Industrie et de notre Artisanat.


Birame Ngoye FALL

Ingénieur Machinisme Agricole

Ancien Directeur Général Adjoint Société SISMAR

Président des Cadres Retraités du Développement Rural (V2A)

Email : fallbirame29@yahoo.fr


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