mercredi 19 novembre 2014

Autosuffisance en riz et développement agricole au Sénégal : Ne Refermez pas le débat

En réalité, ce semblant de débat épisodique sur l’autosuffisance en riz au Sénégal en 2017 est révélateur, si besoin en est, l’absence de débats scientifiques sur le développement agricole au Sénégal. Dans ces conditions, les arguments d’ « appel au patriotisme, de contrainte absolue et de croyance au Dieu » pour accepter un objectif « même irréalisable en 2017 »  peuvent prospérer. Je ne suis pas athée, mais pour faire de la science, il faut faire sienne : « Ce qui nous arrive n’est donc pas ni le résultat du hasard, ni le résultat de la volonté divine, ni d’ailleurs le résultat de nos aptitudes individuelles. L’explication est à rechercher dans l’immense faisceau des relations sociales qui existent entre nous et cela ».  Dans le cas de l’autosuffisance en Riz, on ne peut se réfugier sur le fait des si : Si Dieu le veut, Si chaque acteur fait ce qu’il doit faire, etc….. Ceux qui ont élaboré le PNAR Riz doivent avoir déjà intégré les risques climatiques, agricoles et agro-alimentaires ainsi que l’impérative pour chaque acteur de faire ce qu’il doit faire.
Cet épisode nous enseigne aussi qu’il est difficile de faire prospérer un débat scientifique pour le développement agricole de notre pays. Vous comprendrez alors que je prends le risque de me faire insulter par des personnes que je ne convoque pas dans ce débat sur le développement agricole du Sénégal.   Pour ce faire, je voudrais examiner les stratégies de développement agricole tels que déclinées dans la DPG du premier ministre Dione, se référant au PSE et au PRACAS pour en voir la validité scientifique avant de spécifier l’analyse sur le programme d’autosuffisance Riz. Permettez- moi d’abord de faire un certain nombre de précisons :
  • La notion d’autosuffisance ne relève pas des sciences agronomiques mais plutôt des sciences agricoles pour ne pas dire des sciences du développement agricole. A ce titre, l’économie agro-alimentaire, les sciences de gestion des exploitations agro-alimentaires, les sociologies agricole, rurale et alimentaire, et beaucoup d’autres (sciences de la vulgarisation et du conseil, statistique, écologie, etc.) sont concernées.
  • La notion d’autosuffisance alimentaire est dépassée. Elle est remplacée par la notion de sécurité alimentaire et nutritionnelle. Les préférences des consommateurs qui ont des moyens suffisants permettent de relativiser l’autosuffisance. On peut produire assez de riz et même en exporter ; certains citoyens au nom de la liberté préféreront consommer un riz importé et y mettront les moyens. La question de l’autosuffisance en riz relève de la théorie économique des avantages absolus de Smith alors que la notion de sécurité alimentaire de la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. Les avantages comparatives ne doivent pas être limités à l’écologie seulement comme le fait beaucoup de techniciens du monde rural et qui à l’origine de l’approche « zone agro-écologique ». Par cette entrée, le débat scientifique ne peut occulter la question des coût/avantages au niveau national et surtout au niveau de l’exploitation agricole, si on reconnait que ce dernier a un rôle déterminant.
Cela dit, il est clair que dans la DPG  il est fait état de sécurité alimentaire « de produire plus pour renforcer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, afin de soustraire notre pays aux crises alimentaires ». Pour ce faire, le gouvernement mise plus sur l’augmentation de la productivité à travers 3 axes : « la maîtrise de l’eau par la valorisation des réserves de surfaces et celles souterraines, (ii) la modernisation de l’équipement rural ; (iii) l’utilisation d’intrants de qualité (semences certifiées et engrais) dans des sols régénérés. ».  Rien de nouveau, dans cette approche, tous les pays du monde cherchent à augmenter la productivité agricole et à développer leur agriculture à travers ces 3 axes qui relèvent de la modernisation agricole. Les différences de réussite se trouvent dans les approches. La stratégie de développement agricole contenu dans la DPG  consiste à :
  • la promotion de dispositifs de contractualisation tripartite entre les producteurs formés et organisés en interprofessions ou en coopératives par filière, les institutions de financement et les opérateurs économiques et industriels ;
  • le renforcement de l’intégration entre la chaîne de production et celle de transformation agroalimentaire, pour incorporer davantage de valeur ajoutée à nos produits, aux fins de promouvoir le « consommer local » et réduire notre dépendance face aux importations ;
  • le développement plus intensif de l’agro-business pour stimuler les productions céréalières et horticoles, en faisant bénéficier ces spéculations d’investissements massifs et structurants pour bâtir une agriculture exportatrice.
  • la mise en place de programme de transfert des excédents d’eau vers les zones sèches, le Ferlo notamment, permettra, avec la revitalisation des vallées mortes, d’offrir de nouvelles opportunités aux activités agro-sylvo-pastorales et aquacoles pendant toute l’année.
  • la création d’au moins 150 fermes intégrées et 274 fermes villageoises modernes, qui généreront respectivement 28 000 et 60 000 emplois. En matière d’aménagements agricoles, nous comptons valoriser le potentiel de 350.000 ha de terres irriguées dont seulement 130 000 ha sont en cours d’exploitation.
  • la réalisation du programme des Domaines Agricoles Communautaires (DAC) en tant que moyen de promotion de l’Entreprenariat agricole, avec équipées d’infrastructures structurantes de maîtrise de l’eau, en vue de la création de 120 000 emplois directs.
  • la mise œuvre du programme de reconstitution du capital semencier à travers la mise à la disposition des producteurs, 6000 tonnes de semences pré-bases d’arachide et des semences certifiées des productions horticoles par an.
  • le renouvellement de l’équipement du monde rural avec du matériel agricole moderne avec la mise à la disposition des agropasteurs près de 1 400 000 nouvelles unités de matériels comprenant des semoirs, houes, charrues, tracteurs, moissonneuses, batteuses, motoculteurs, décortiqueuses, moulins, presse à huile, rizeries, faucheuses.
  • la subvention de ce matériel agricole sera à hauteur de 70%.
  • le renforcement des infrastructures de transformation, de conservation et de commercialisation, suivant une approche intégrée favorisant le développement de chaînes de valeurs de l’élevage ;
  • la réalisation des projets de modernisation des filières animales, d’équipements en matériels agropastoraux et d’appui au développement de l’aviculture familiale,
En résumé, disons que le gouvernement compte s’appuyer sur les leviers suivants :
  • Mise en place d’infrastructures structurante et de productions (maitrise de l’eau),
  • Facilitation de l’accès aux équipements (des semoirs, houes, charrues, tracteurs, moissonneuses, batteuses, motoculteurs, décortiqueuses, moulins, presse à huile, rizeries, faucheuses) et intrants (semences certifiées,…..),
  • Création de fermes et insertion des jeunes à travers une approche communautaire,
  • Facilitation de  l’installation de chaine de valeur et d’agro-business,
  • Formation des producteurs
  • Organisation des producteurs en chaine de valeur et en coopératives
A coup sûr, cette stratégie compte sur des milliards, symbole de la puissance financière de l’Etat. Toutes ces actions ciblent les producteurs et les organisations de producteurs, c’est vrai. Même, il faut fondamentalement noter que la stratégie ignore royalement l’exploitation de production et de transformation agricole. Ce n’est ni des producteurs absolus ou des organisations de producteurs qui développement l’agriculture. Ce sont les exploitations agricoles. Alors, la mise en œuvre de cette stratégie est-elle assimilable pour nos exploitations agricoles dans l’objectif de notre développement agricole ?  Des études ont montré que la réponse à cette question est négative.  Depuis longtemps, nos stratégies de développement agricole se répètent et se ressemblent : l’Etat se met au centre, discute avec les organisations de producteurs, et surtout ignore complétement l’Exploitation de Production. Le questionnement sur la performance de nos exploitations n’a jamais été mis au centre des préoccupations stratégiques. Et pourtant, le développement durable de notre agriculture passera par la centralité des véritables exploitations agricoles gérées des producteurs professionnels.

Il ne s’agit pas d’augmenter de manière erratique les productions agricoles, à travers des dons et subventions (intrants, équipements, matériels, infrastructures) pour développer une agriculture. C’est comme la croissance, des taux de croissance erratiques, même positifs,  n’assurent pas le développement. Nos stratégies de développement agricole souffrent de ses objectifs d’augmenter la production en ignorant le développement de l’exploitation agricole sénégalaise. Et pourtant, la question de nos exploitations est centrale, même si on fait semblant de l’ignorer. A ce titre, nous apprécions positivement cet extrait du communiqué du conseil des ministres du 12 septembre « le Chef de l’Etat a exhorté le Gouvernement, en rapport avec les producteurs et le secteur privé, à promouvoir le développement agro-industriel de la Vallée, à travers la mise en place de PME-PMI et la réalisation d’infrastructures et équipements socio-économiques de base. » Mais, il faut dire que les PME-PMI peuvent être de type paysanal, agricole ou agro-industriel. On peut se poser la question pourquoi ne pas faire figurer cette exhortation au centre de notre PRACAS. Elle pourrait constituer une des voies les plus sûres pour le développement agricole à travers un changement de paradigme d’intervention. Pour ce faire :
  • il faut que l’Etat arrête de mettre en place des infrastructures de productions (canaux terminaux des aménagements agricoles) et de faire des marchés pour les équipements (tracteurs) et matériels agricoles (semoirs etc.). C’est le meilleur moyen de faire une action politicienne avec un secteur de développement,
  • il ne faut surtout pas chercher à insérer des jeunes dans les aménagements communautaires ou des fermes modernes clés à mains. C’est la meilleure façon d’obtenir des résultats spectaculaires et fugaces qui n’assurent pas le développement agricole durable,
  • il faut arrêter d’organiser les producteurs en coopérative et en interprofession qui ne font que créer des niches économiques et socio-politiques,
  • il faut cesser  de parler de la formation des producteurs dans le vide. Il faut donner un sens à la formation et à l’éducation agricole.
La mise en place de véritables exploitations agricoles (type PME et PMI) suppose que notre politique agricole repose sur :
  • une formation agricole et agro-alimentaire des futurs producteurs professionnels au niveau BTS avec un programme étudié pour en faire de gestionnaires professionnels de demain,
  • une construction d’un système adapté de conseils techniques et de gestion des exploitations. A ce propos, la question de la place de la SAED, la SODAGRI et de l’ANCAR doit être posé nécessairement. Il ne s’agirait pas de décider du démantèlement de  l’une ou l’autre des entreprises comme proposé par le Ministre Habib Sy qui avait agi dans le sens totalement contraire à ce qu’il propose (liquidation de la SAED et de la SODAGRI au profit de l’ANCAR). Alors que l’ANCAR prenait sa vitesse de croisière, en tant que ministre son action favorisait plus le retrait de l’ANCAR au profit des autres sociétés dans certaines zones agro-écologiques. Depuis l’’agence a perdu son âme et n’a pu se relever. En proposant la liquidation de la SAED et de la SODAGRI, il a voulu répéter quelque chose qu’il a, sûrement due,  entendre mais pas bien comprise. C’est plus subtil que ce qu’il dit,  
  • une émergence de véritables coopératives et interprofessions regroupant des exploitations agricoles et non des producteurs de société civile,
  • une mise en place d’un système d’appuis et de subventions aux exploitations agricoles, aux organisations professionnelles (je ne parle pas d’OP) et interprofessionnelles. Il ne s’agira plus de faire des subventions pour les intrants, les équipements, les matériels. Cela veut dire que l’Etat ne s’occupe pas du matériel et des intrants (semences, engrais, etc.) mais attribue une subvention financière au prorata de la production et de la productivité de chaque exploitation et en fonction des spéculations prioritaires pour la sécurité alimentaire du pays. Chaque exploitation est responsable de ses facteurs de productions et les achètent librement,
  • une redéfinition de notre système semencier pour favoriser l’installation de véritables exploitations semencières,
  • une organisation de l’installation des jeunes BTS à travers un système qui permet à chacun ou à des couples de construire son ou leur propre projet d’exploitation agricole pendant un stage post- formation obligatoire d’un an au moins,
  • un reconstruction du système de crédit agricole pour mieux prendre en compte les phases d’installation et de vitesse de croisière des exploitations agricoles et les période de renouvellement de leur matériel à travers la garantie et le taux de crédit. 
Ces axes prennent en compte plus que la maitrise de l’eau, le renouvellement du matériel et les semences certifiés. Ils permettent à l’Etat de jouer son rôle régalien véritable et  considèrent que l’agriculture, tout en gardant sa particularité, est une activité économique, au même titre que ceux du secteur secondaire. La distribution de semences certifiées et de matériels agricoles même à travers des commissions locales et représentatives ne fait pas partie des missions régaliennes. 

A ce propos,  l’opérationnalisation de cette stratégie repose sur une législation adaptée. Celle-ci a déjà bien débutée. Même si le lien n’est pas toujours fait, le meilleur acte pour le développement agricole du Sénégal est voté cette année avec la loi sur la baisse du capital pour la création d’une société anonyme. Avec cette loi, le Sénégal a surement l’instrument le plus important pour le développement agricole et devrait permettre la mise en place des PME et PMI paysannes, agricoles et agro-alimentaires. Il faut, dans le cadre de sa mission régalienne, veiller à ne pas répéter la même erreur que la loi sur le GIE de 1984 surtout en agissant attentivement sur la reconstruction du système de financement. Par ailleurs, une révision de la législation semencière sénégalaise apparait indispensable. Enfin, Il ne faut pas encore faire une réforme foncière sans changer le paradigme de développement agricole. Actuellement, la LDN est plus adapté à notre paradigme de développement et à nos stratégies de production agricole centrées.

Assurément, l’Etat doit revoir la LOASP qui n’est pas porteur de développement agricole reposant sur de véritables exploitations agricoles et leurs regroupements professionnels et interprofessionnels. Lors de sa DPG, on a parlé de sa mise en œuvre effective à partir de 2015, après avoir consommé 10 ans sur 20 de son existence légale. Au-delà du temps perdu, cette loi doit être revue et réadaptée.

Pour revenir au cas spécifique de l’autosuffisance en Riz en 2017, la question de l’exploitation de production ne peut en aucun cas être occultée. La stratégie définie l’a –t - elle prise en compte ?  En tout cas, nulle part l’exploitation agricole n’apparait dans les documents et informations à notre disposition. La stratégie repose sur des calculs simples pour ne pas dire simplistes, sans occulter la maitrise de l’eau, l’équipement agricole et les semences certifiées :
  • le rendement moyen est de 5t/ha  en irrigué et de 3t en sous- pluie,
  • l’affectation de 60% de la production à l’irrigué et 40% à l’irrigué sous-pluie contrairement au PNAR qui avait affecté 70% à l‘irrigué et 30% à la culture sous-pluie (bas-fond et plateau),
  • l’augmentation des superficies aménagées avec d’une part dans la vallée du fleuve plus 23 691 ha de nouveaux aménagements et 18 830 ha en réhabilitation et d’autre part dans la bassin l’Anambé de 5000 ha nouveau aménagement du bassin de l’Anambé,
  • la double culture dans l’irrigué pour remplir son quota,
  • la reconstitution du capital semencier.
Ces calculs basés sur les capacités productives appellent nécessité des remarques circonstanciées :
  • Dans la vallée du fleuve, les statistiques sur le rendement ne reflètent pas la réalité de terrain. Dans la station de recherche « AfricaRice » de Ndiaye et de Fanaye, on a pu obtenir un peu plus de 10t/ha. C’est aussi possible en milieu réel, mais moins de 5 % des producteurs peuvent atteindre cette productivité à cause principalement, disent les techniciens et chercheurs, des méthodes de semi à la volée (le repiquage est minoritaire surtout dans le delta) et secondairement la méthode d’épandage de l’engrais qui ne favorise pas une maximisation de la fertilisation mais c’est surtout à cause de la nature véritable de nos exploitations de production. A Podor, Matam et Bakel, le rendement moyen tourne autour de 2%. De manière très optimiste, la moyenne du rendement serait au  grand maximum de 3 à 4 t par ha. Ce n’est pas négligeable si on raisonne par milliers. Et c’est là qu’on trompe les autorités du pays en leur racontant des contre vérité sur les statistiques de rendement. Pour changer, il faut une véritable professionnalisation des producteurs mais aussi des sourga (Main d’œuvre agricole non familiale) qui sont dans les parcelles.
  • L’évolution des pourcentages entre l’irrigué (de 70% à 60%) et de la culture sous pluie (30%à 40%) apparait comme une mesure bizarre pour une stratégie qui repose sur la maitrise de l’eau quand on sait que cette dernière est plus difficile avec les changements globaux  à l’origine de la sécheresse et des retards de pluies perturbateurs de cycles de production. La maitrise de l’eau en sous pluie n’est possible qu’une fois la pluie tombe,
  • L’augmentation de nouveaux aménagements est possible ainsi que la réhabilitation, mais sauf que les superficies proposées nous semblent sous-estimées et ne prennent pas en compte les dégradations en cours,
  • La double culture du riz serait difficilement une réalité d’ici 2017 pour toutes les surfaces aménagées pour plusieurs raisons d’ordre économique, technique et socio-culturel. Le riz est plus considéré comme une culture d’autoconsommation dans la vallée à côté de la tomate et de l’oignon qui sont des cultures de rentes permettant le financement des campagnes rizicoles pour prés ou plus de 90% des producteurs dans le Dagana et un  peu moins dans le Podor-Ouest. Beaucoup parmi eux mettront toujours en balance la double culture préconisée et l’abandon des cultures de rente. Il faut d’emblée exclure les triples cultures vu la durée de culture du riz (4 mois même si des variétés de 100 jours existent aujourd’hui), de la tomate (6 mois) et de l’oignon (5mois). Ceux qui auront choisi de produire de la tomate ou de l’oignon, ne pourront s’engager dans la double culture sans compter que ceux-là dans la moyenne vallée (Podor –Est, Matam et Bakel) qui ont d’autres champs à fouetter que de s’engager dans une agriculture toute l’année. Ils comptent plus sur d’autres sources de revenus (envoie des immigrés, petit commerce, élevage, etc.). ils ne sont pas dans un esprit entrepreneurial professionnel et considèrent que les aménagements comme une source de revenu moins rentable que les autres sources de revenus (immigration). Dans leur exploitation paysanne, l’unité de consommation est plus importante que l’unité de production (0,5 à 1 ha) affectée par les structures de développement. il faut diversifier les moyens de revenu pour la consommation familiale.
  • La reconstitution du capital semencier a déjà montré ses limites dans la vallée. En l’absence de véritables exploitations agricoles semencières, toutes les tentatives ont échoué.
  • Plus fondamentalement, le système d’aménagement collectif et la distribution uniforme de faible superficie (moins de 1ha) par foyer ne favorisent pas le développement de véritables exploitations de production agricole dans la vallée.
Ainsi, la stratégie du gouvernement actuel souffre de beaucoup de limites qui compromettent l’atteinte de l’objectif d’autosuffisance en 2017. Ces mêmes limites, en association avec  des problèmes de communication, empêchent le fonctionnement correct des 3 pôles de développement rizicoles (Dagana, Nioro et Bagadadji) retenus en 2012 dans la cadre de la Stratégie de développement du secteur rizicole  proposé par AfricaRice, alors que notre actuel ministre était DG de cette institution internationale.

Pire, cette stratégie nous maintient dans le statut quo par rapport au développement agricole de notre pays. L’approche centrée sur de véritables exploitations agricoles gérées par des professionnels jettera, sans doute,  les bases du développement agricole à partir de la 7eme année de mise en œuvre. Mais, avec l’option choisie, on peut estimer au moins à 30 ans le délai d’attente. Maintenant, si le gouvernement tient à atteindre son objectif en 2017, il devrait explorer d’autres options qui peuvent être à résultats immédiats. Par exemple, il pourrait  faire appel à des investisseurs privés, d’accélérer la réforme foncière à leur profit et faire de nos paysans des ouvriers agricoles. Je ne ferais pas de jugement de valeur.

Il faut reconnaitre que si Mamadou Dia, Senghor, Diouf et Wade pouvaient échouer la président Macky Sall devrait maximiser ses chances de réussite car disposant de l’expérience de 4 visions et pratiques antérieurs. On peut noter avec ses 2ans et demi au pouvoir et les  7 années nécessaires pour les jeter ses bases, le développement de l’agriculture sénégalaise a accusé un retard d’au moins 10 ans années avec la seconde alternance.  Que ce soit pour Macky Sall ou pour ses successeurs, il faut comprendre que  la véritable réussite de la politique agricole doit reposer sur une vision qui consiste à jeter les bases, non pas de l’augmentation des productions dans 3, 5 ou 10ans à travers des mise à disposition, mais du développement agricole basée sur des véritables exploitations professionnelles.   Si on a une vision claire de ce doit être une exploitation de production au Sénégal, l’Etat pourra jeter les fondamentaux du développement agricole en  travaillant sur deux leviers : le système d’éducation agricole et le système de subventions et d’appui. Même si le Président qui le fera ne parvient pas à atteindre la sécurité alimentaire pendant son mandat, son nom restera dans l’histoire comme celui qui a jeté les bases du développement agricole de son pays, après Mamadou DIA dont l’œuvre qui a été déviée par l’approche productiviste à partir de 1965, est fondamentalement à saluer, malgré quelques imperfections

Tous les hommes politiques de ce pays doivent travailler pour construire cette vision. C’est pour cela, sans savoir leurs chances de devenir Président un jour, je voudrais saluer l’effort de construction de vision de développement agricole de Habib Sy et de Mamadou DIOP  Decroix. Dans cette effort, il apparait nettement qu’ils sont confrontés à ce vide scientifique dans le domaine dont faisait allusion le PM Abdoul Mbaye. C’est ce même problème que rencontre Moubarack Lo dans le débat qu’il a soulevé. Il subit le diktat des techniciens (agronomes, zootechniciens et vétérinaires) et de leurs complices qui étouffent toute velléité de construction de débat  non agronomique autour de l’agriculture.  Cette attitude est possible parce que la recherche sur le développement agricole au Sénégal nous semble encore très insuffisante contrairement à celle des sciences agronomiques. Les techniciens formés pour la production doivent reconnaitre leurs limites dans l’élaboration les stratégies de développement agricole. Ils ne sont pas formés pour cela et leurs compétences sont reconnues dans les sciences et techniques de production végétale (rendement 10t/ha en station) et animale (plus 50% de gestation en Insémination artificielle).

Pour la recherche en  sciences sociales agricoles, le Sénégal est moins armé.  Il n’existe qu’une seule école  de pensé centrée sur l’exploitation familiale et l’OP, une déclinaison de la théorie de la sociologie rurale d’inspiration marxiste. Il s’agit de l’école de Jacques Faye, née au CIRAD et dont l’IPAR porte le flambeau. Aujourd’hui, le pays doit développer la recherche et des écoles de pensée, pour donner de la matière aux hommes politiques qui veulent construire leur vision de développement agricole ainsi qu’aux organisations socio-politiques agricoles. L’Etat doit jouer un rôle important dans le développement des 3 à 4 écoles de pensée à travers des financements adaptées. Les universités à composante sciences agricoles doivent aussi jouer leur rôle et ne pas se concentrer seulement sur des technologies.
 
Amadou NDIAYE,
UFR S2ATA
UGB Saint Louis
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